Les peintures abstraites de Robin Curtil se révèlent être la saisie d’un état transitoire où les formes, entre apparition et disparition, coexistent entre elles sans se figer, prises dans une ambiguïté persistante. Au contraire de l’abstraction historique mais aussi très différemment de sa déconstruction citationnelle, la peinture de Robin Curtil procède d’un mouvement de survivance auquel correspond un état d’incertitude mais aussi de liberté jubilatoire.


© Robin Curtil


Au travers d’une lecture rétinienne, je m’intéresse à la peinture comme langage sensible. L’espace de la toile est mon espace d’expérimentation et de réflexion ; c’est par l’activité même que je tente de saisir l’objet de mon travail. Chaque nouvelle peinture est la poursuite d’une recherche formelle patiente, qui s’appuie sur l’ensemble des précédents tableaux. Je procède par couche, repentir et effacement. Les propriétés de la peinture à l’huile me donnent l’occasion de jouer avec l’empâtement, la transparence, la superposition, la représentation de volume ou de surface induisant une perspective et une figuration. Les formes viennent alors s’entremêler et se déposer par décantation.

Une partie de ma recherche se focalise sur un entre-deux : l’hybridation d’une peinture qui ferait appel à une figuration, où le trait de pinceau s’efface au profit de ce qu’il représente ; et d’une peinture dite abstraite, où le trait de pinceau tend parfois à devenir sa propre raison d’être. C’est sur cette limite, entre un tableau qui ne renverrait qu’à sa propre surface et un tableau qui représente, que ma peinture prend place.

Sur la toile, des formes organiques volatiles et élastiques s’appuient sur des surfaces géométriques rigides et figées. Au côté de ces plans qui architecturent le tableau, des gestes francs et assurés induisent un mouvement et une circulation dans la peinture. Les noirs, blancs et gris parfois vaporeux apparaissent au premier regard élavé. Mais camouflée dans les couches du tableau, une vaste palette de couleurs vives s’affirme lorsque l’œil s’attarde sur la toile. Les outils de la palette numérique viennent influencer ceux de ma palette de peintre. Cette ascendance fait naître des teintes hallucinées et saturées, des décrochés affirmés qui laissent imaginer un espace de travail hors champ et des plans soulignés par des ombres portées qui suggèrent des espaces infra minces.  Les formes s’enchevêtrent, se répètent et varient d’une toile à l’autre jusqu’à s’affirmer par leur multiplication ou disparaître par épuisement. Mon poignet tressaute nerveusement pour imiter le trait vaporeux d’une peinture en bombe. Il bégaye et dérape pour engendrer des macules. Tandis que par un geste lent, frontal et assuré, la largeur de mes brosses fait naître des aplats texturés, qui ramènent l’attention au-devant de la toile. En fonction des propriétés que la peinture a acquise en se déposant sur la toile, le regard glisse ou s’enfonce sur les différentes surfaces qui compose le tableau.

Quand j’exécute une peinture, je cherche à provoquer ce moment d’étonnement que je n’ai pas envisagé mais qui advient. Je ne réalise pas une peinture préalablement construite, je la cherche, je l’explore et c’est entre la perte de contrôle et sa reprise qu’elle vient petit à petit à moi. Il faut du temps et de la patience : c’est un animal farouche, imprévisible qu’il faut amadouer. Le résultat visible de cette recherche s’offre par fragments et la production de tableaux apparaît autant comme des affirmations que des propositions sous la forme de questions ouvertes.
En constante métamorphose, insaisissable, l’huile se déguise et revêt de multiples apparats.

Robin Curtil, 2022


© Robin Curtil


Les peintures abstraites de Robin Curtil apparaissent au premier abord remarquablement efficaces, une efficacité presque graphique où les couleurs vives se détachent sur les fonds blancs. Mais à bien y regarder, les choses se compliquent.

Les formes gestuelles se dessinent avec exactitude, la planéité première révèle une profondeur, les recouvrements se font par endroits strates et ailleurs plans. L'abstraction s'associe à des motifs tubulaires, la grille ainsi dessinée se fait volume et fenêtre et on croit voir des fragments de stores en haut d'un tableau. Tâches, traits, couleurs essuyées, graffitis, les peintures déclinent tous les registres de la trace. Or, la trace, comme on le sait, convoque une mémoire, elle garde le souvenir de quelque chose mais elle se distingue de la citation, pratiquée par les générations précédentes, qui renvoie à une origine précise. L'immédiateté visuelle de ces peintures s'accompagne donc d'une durée, d'un temps long que révèlent également les recouvrements à l'intérieur desquelles émergent les formes. Cette mémoire de la peinture se traduit également par la figuration plus ou moins directe de tableaux dans le tableau. La diversité des motifs, l'hétérogénéité des éléments semblent surgir de ces différentes strates. Le tableau se révèle être la saisie d'un état transitoire ou les formes, entre apparition et disparition, coexistent entre elles sans se figer, prises dans une ambiguïté persistante.

Au contraire de l'abstraction historique mais aussi très différemment de sa déconstruction citationnelle, la peinture de Robin Curtil procède d'un mouvement de survivance auquel correspond un état d'incertitude mais aussi de liberté jubilatoire.

Romain Mathieu, 2020




©robin curtil, 2022 © adagp, 2022